(ΔΡΑΜΑ, 21-27 ΣΕΠΤΕΜΒΡΙΟΥ 2003)
COMITÉ ΙNTERNATIONAL DE PALÉOGRAPHIE GRECQUE


PHILIPPE HOFFMANN

L'étude des manuscrits grecs au début du XXIe siècle.
Conclusions du VIe Congrès International de Paléographie Grecque


Κυρίες και κύριοι, Mesdames et messieurs, Chers collègues et amis,

Au terme d'une semaine, très dense, d'exposés, de discussions et de longues heures studieuses, le moment est venu de conclure, brièvement. La richesse, proche de άπειρον, des documents présentés, des questions abordées et des périodes étudiées, ne permet assurément pas de vous présenter un résumé synthétique des communications faites à ce colloque, qui préludent souvent elles-mêmes aux développements écrits, plus détaillés encore, que donneront à lire les futurs Actes. Modestement, je vous proposerai une σύνοψις des principaux chemins parcourus cette semaine, en essayant de souligner les découvertes, les questions neuves ou renouvelées, et en suggérant de conduire, ou de poursuivre, de nouveaux chantiers qui pourraient nous rassembler à nouveau pour un Congrès futur.
Commençons par un bref rappel des principales lignes thématiques qui ont servi à organiser une matière très riche. Le titre du beau livre du regretté Herbert Hunger, Schreiben und lesen in Byzanz, offrait un titre à la première session du colloque, consacrée à des communications sur les manuscrits palimpsestes et la question des pratiques de lecture. Puis nous eûmes une série d'exposés traitant de paléographie byzantine, et exposant les résultats de recherches sur les centres de copie à Constantinople, ainsi que sur les écritures et les manuscrits du XIVe siècle. Autour de cette ligne de force, bien d'autres enquêtes ont été présentées, sur des écritures antérieures au XIVe siècle, mais aussi sur les manuscrits de la Renaissance ou sur ceux de la période post-byzantine et sur les écritures des XVIe-XVIIIe siècles. L'épigraphie, la diplomatique, la paléographie musicale et l'histoire de l'art n'ont pas été oubliées, et c'est en définitive un très vaste spectre de champs d'enquête qui a été parcouru. Notre Congrès se tenait à Drama, et il était naturel que notre troisième grand thème, celui des bibliothèques, accordât une attention toute particulière aux bibliothèques de l'Athos et de la Grèce du Nord, bien que l'enquête ait aussi porté sur d'autres lieux. Enfin, il avait été décidé de consacrer une quatrième section du Congrès aux reliures: reliures byzantines au sens strict, mais aussi reliures “alla greca”, ou reliures post-byzantines, confectionnées pendant la période de la turcocratie.

♦♦♦

Le verbe “lire”, lesen, se dit en trois sens, τριχώς λέγεται. Du moins l
'avons-nous entendu en trois sens au cours de notre première session: il peut signifier “lire le texte caché”, celui des manuscrits palimpsestes ; mais il peut renvoyer aussi à la pratique – sociale, culturelle – de la lecture ; et il désigne également la pratique de la lecture à voix haute, qui était la règle dans l'Antiquité (αναγιγνώσκειν), mais que le Moyen Âge n'a pas abandonnée.
Le programme de recherche sur les palimpsestes manifeste la fécondité de la collaboration scientifique internationale, en l'occurrence européenne. Cette entreprise suscite les espoirs de tous les chercheurs, car immense est son intérêt aussi bien philologique (grâce à l'étude des palimpsestes des textes neufs pourront être mis au jour, ou bien des états anciens de textes connus) que paléographique (l'analyse des textes sous-jacents permettant de progresser dans la connaissance de l'écriture majuscule, comme dans celle de la minuscule ancienne). Sous l'œil des figures tutélaires de cette discipline, dont le cardinal Angelo Mai, nous voyons se mettre en place une heuristique méthodique; des principes d'analyse sont définis, qui permettent de distinguer différents types de réemploi des feuillets de parchemin anciens, selon la situation respective des écritures supérieure et inférieure ; et une typologie est énoncée, qui nous invite à distinguer entre “Vollpalimsest”, “Teilpalimpsest”, “Restaurierungspalimpsest” et “Schutzblattpalimpsest”. Le perfectionnement de l'outillage technique (rayons ultra-violets, instruments d'optique, photographie numérique et travail sur les contrastes) permettra certainement des avancées dans la lecture des textes sous-jacents, mais la révolution méthodologique concerne aussi la diffusion des résultats de la recherche. L'informatique offre des perspectives neuves pour le traitement des données, leur rassemblement et la constitution d'une banque de données, mais aussi pour la conception d'une description “idéale” et la mise des connaissances ainsi acquises à la disposition de la communauté des chercheurs. Toutefois, l'apparition d'une démarche “typologique”, appuyée sur des avancées technologiques, n'implique pas l'oubli de la singularité de l'“événement” qui constitue le manuscrit palimpseste. L'étude du comportement du “copiste” lui-même (et par “copiste” on entend alors, de manière précise, celui qui a effacé le texte antérieur pour réutiliser le support) peut, dans certains cas, fournir une aide pour la reconstitution du texte sous-jacent lui-même.
Les livres manuscrits doivent leur existence à un horizon d'attente. Ils sont faits pour être lus, dans le rapport complexe qui s'instaure entre le copiste et le, ou les, commanditaire(s) du livre, mais aussi avec les utilisateurs ultérieurs. Qui sont les gens qui lisent? Répondre à cette question suppose que l'on prenne en compte trois paramètres, qui correspondent aux conditions d'alphabétisation d'une société (qui sait lire, et avec quelle maîtrise corrélative de l'écriture?), mais aussi aux compétences linguistiques des lecteurs (la connaissance, par exemple, de la langue classique conditionne l'accès à la plupart des livres produits) et à leur niveau d'éducation. Chacun de ces trois paramètres est sujet au plus et au moins. À Byzance comme dans les autres sociétés historiques, tout ne se résume assurément pas à la culture de l'élite. Il existe, et elle est majoritaire, une masse de culture moyenne, qui est destinataire d'une proportion non négligeable des livres qui nous sont parvenus. Et les écritures “informelles” ont une valeur de témoignage (social) sur la situation culturelle de certains de ces lecteurs-scripteurs de niveau moyen. On voit peu à peu apparaître le portrait-robot du lecteur-type à Byzance: un individu de sexe masculin, alphabétisé, ecclésiastique ou fonctionnaire de rang moyen, formé par l'εγκύκλιος παιδεία, nourri de rhétorique et de progymnasmata.
La lecture est aussi l'acte singulier de la lecture à voix haute, l'ανάγνωσις que l'on peut encore appeler une “récitation”. La considération conjointe des nécessités –linguistiques et stylistiques– de la syntaxe des textes, et de celles de la récitation offre à l'analyste attentif le principe de compréhension de la ponctuation des manuscrits byzantins, et cette découverte n'est pas sans conséquences pour toute réflexion méthodologique sur les principes de l'édition critique des textes byzantins.
♦♦♦

La paléographie, ou science des écritures, a longuement retenu notre attention.
Avant de mentionner, en un rapide survol, les très riches exposés qui lui ont été consacrés, je soulignerai que, de manière extrêmement intéressante, est apparue à plusieurs reprises une question qui constitue, d'un point de vue méthodologique, un thème de recherche qu'un autre Congrès devrait peut-être inscrire à son programme: la question de la “digraphie” ou de la “trigraphie” d'un copiste, qui doit être soigneusement distinguée de la question de la “périodisation” dans l'écriture d'un même copiste, c'est-à-dire de l'évolution d'une même main.
La recherche sur les centres de copie à Constantinople se poursuit et obtient des résultats remarquables. L'image du XIVe siècle se précise considérablement, avec l'étude d'un ensemble très cohérent de manuscrits –don de Jean Cantacuzène au monastère de Vatopédi– et l'examen conjoint de la production de divers peintres-enlumineurs. À plusieurs reprises le dossier du scriptorium et du style d'écriture des Hodèges (των οδηγών), de ses origines à sa fixation stéréotypée, c'est-à-dire à sa survie comme style byzantin classique au-delà des limites du XIVe siècle, a été enrichi: de nouvelles pistes sont tracées, et d'autres travaux nous feront progresser encore dans nos connaissances. Ces enquêtes font apparaître une fois de plus combien la notion de “centre de copie” doit être maniée avec circonspection lorsque l'on étudie le livre byzantin.
Une nouvelle étude sur la Chancellerie Patriarcale dans les années 1370-1375 nous a permis de préciser notamment la figure d'un Georges Galésiôtès, tandis que se poursuivent les recherches sur les “mains d'auteurs”. Mentionnons les noms de: Nicéphore Grégoras, auteur d'un commentaire à Synésios (Monacensis gr. 85, restauré au XVe siècle par Pléthon), Barlaam (lecteur et annotateur des œuvres d'Akindynos, dans le Monacensis gr. 223) ou de Philothée Kokkinos. La recherche est encore à poursuivre pour identifier la main de Jean VI Cantacuzène.
Comme je l'ai déjà dit, la présentation des recherches en paléographie ne s'est pas limitée au XIVe siècle. Nous ont été restituées la figure et la production de Georges Baiophoros, copiste de la première moitié du XVe siècle, actif au monastère du Prodrome de Petra. Cinquante huit mannscrits sont connus, qui ont été copiés ou annotés par lui, et la bibliothèque où il travaillait –il eut trois collaborateurs— peut être reconstituée. L'analyse de ces cinquante huit manuscrits fait apparaître une véritable rupture dans sa production: on distingue tout d'abord un ensemble de manuscrits de luxe, de contenu classique, puis un groupe considérable de manuscrits de grammaire –domaine dans lequel s'est véritablement spécialisé Georges Baiophoros, qui a inlassablement copié les œuvres de Manuel Moschopoulos et d'autres grammairiens. Ses commanditaires, ou ses destinataires, étaient des occidentaux désireux d'apprendre le grec, et l'identification du marché pour lequel écrit Baiophoros correspond à l'éveil de l'intérêt pour les lettres grecques en Occident.
D'autres documents ont été abordés, qui questionnent parfois de façon neuve des connaissances que l'on croyait closes: ainsi, l'étude de la ligature “en as de pique” dans les papyrus grecs et latins à partir du IVe siècle conduit à poser la question de l'origine (grecque ou latine?) de cette particluarité d'écriture que l'on a longtemps cru typique de l'Italie méridionale byzantine. Le dossier de la minuscule “bouletée”, et plus généralement des écritures des IXe-Xe siècles, a été rouvert, à partir d'une recherche sur la datation délicate (première moitié du Xe siècle?) du manuscrit de Dioscoride, Pierpont Morgan 652, livre somptueux contenant plus de six cents miniatures. L'étude des minuscules informelles du Xe siècle permet des observations très précieuses sur le niveau de formation et de culture des “scripteurs” à l'œuvre dans de tels documents. Pour une période plus récente, le XIIIe siècle, il nous été montré que le dossier planudéen lui-même gagne à être repris de façon critique: le Vaticanus graecus 191 ne présente pas la main de Planude.
Les études particulières portant sur les copistes de la Renaissance se poursuivent: ont ainsi été présentées des enquêtes sur Georges Trivizias, Zacharie Kalliergis (à qui l'on doit les Vaticani Ottoboniani graeci 110 et 75 [Ptolémée]), Giovanni Onorio da Maglie, Camillo Zanetti et un ensemble de copistes pratiquant une écriture semblable. Les résultats montrent que le domaine réserve encore de belles découvertes à faire: l'on distingue désormais trois périodes dans l'écriture de Georges Trivizias, copiste de Bessarion et pièce d'un réseau de copistes ; et l'on a pu mettre en lumière l'activité de copiste de Francesco Zanetti.
Le Congrès de Drama devait se consacrer aussi à la période post-byzantine, à la Grèce et à l'Orient orthodoxe. À partir des difficultés d'identification, ont été évoqués les copistes grecs des XVIIe et XVIIIe siècles, et trois exposés ont étudié ou mentionné un personnage devenu familier: Ignatios de Dionysiou (XVIIe siècle). La copie et la circulation des manuscrits grecs ont été envisagés à l'époque byzantine et post-byzantine, après l'apparition de l'imprimerie dans l'Orient orthodoxe, mais aussi dans la perspective des relations avec l'univers de la Renaissance occidentale (par le biais des voyages et des entreprises d'acquisition de manuscrits).
Les manuscrits n'étaient pas les seuls monuments considérés dans les communications, même s'ils étaient les plus nombreux. L'épigraphie, envisagée à la lumière du questionnement paléographique, offre encore une fois un champ d'investigation novateur. C'est le cas des inscriptions italo-grecques. Plus que d'autres régions de l'Italie méridionale –la Sicile, la Lucanie, la Calabre–, la Terre d'Otrante se caractérise la grande richesse de ses monuments épigraphiques, gravés ou peints. Le fait le plus saillant est l'existence d'une distinction nette entre les inscriptions gravées et les inscriptions peintes. Les premières sont dues à des lapicides, les autres à des peintres, et le niveau d'instruction des uns et des autres est fort différent. À la différence des lapicides, les peintres byzantins apparaissent comme des hommes cultivés, et de frappantes analogies se remarquent entre les inscriptions peintes et l'écriture des manuscrits, tandis qu'au contraire il n'y a pas d'impact de l'écriture livresque sur l'épigraphie gravée. Par ailleurs, la paléographie des inscriptions permet d'intéressantes observations sur l'écriture minuscule dans les inscriptions, tant gravées que peintes.
La diplomatique n'était pas absente de nos travaux, et assurément devrait apparaître avec plus de force dans un prochain Congrès. Deux dossiers fort différents ont montré combien l'étude des documents enrichit nos connaissances en matière d'écritures. Une série de documents de la province de Salerne, des actes commerciaux de qualité médiocres écrits aux Xe-XIe siècles, offre au paléographe l'exemple d'écritures d'usage maladroites, tandis qu'une vision d'ensemble des documents des XVIIe et XVIIIe siècles (lettres des Patriarches et autres pièces) conservés dans les fonds de Russie suggère de nombreuses enquêtes.
Dans le domaine de l'histoire de l'art –qui recouvre l'étude de l'enluminure, de la peinture, de la décoration des manuscrits–, nous avons vu tout l'intérêt qu'il y a à ne pas dissocier –et au contraire à relier– l'analyse des peintures et celle des écritures: ces deux démarches, nous le savons, doivent marcher de conserve. Ce principe de méthode a été appliqué avec fruit dans les recherches ici présentées, qu'il s'agisse des enquêtes sur les manuscrits constantinopolitains du XIVe siècle, ou dans celle du Dioscoride déjà mentionné (Pierpont Morgan 652). De nouveaux manuscrits enluminés, jusque-là inconnus, émergent des collections russes, et le “style bleu” des Xe-XIe siècles se précise à nos yeux. Pour la période plus récente, sur le fond d'un vaste panorama des manuscrits liturgiques des XVIe-XVIIIe siècles se sont détachés les manuscrits dus à Iakobos évêque de Ganos et Chôra (XVIIe siècle), un élève de Matthieu de Myrrha. Et l'étude stylistique, conjointe à l'examen paléographique, n'exclut pas l'adoption du point de vue technique: l'on a vu comment l'analyse des pigments des miniatures byzantines, menée sur des manuscrits de Messine, pourrait contribuer à la datation et/ou à la localisation des manuscrits eux-mêmes.
Notre Congrès a voulu innover, en réservant une place importante à la paléographie musicale, et à l'étude des manuscrits musicaux. La richesse des questions posées, et des discussions, montre que ce sujet soulève un grand intérêt parmi nous: la voie, assurément, devra être poursuivie à l'avenir. Cinq types d'enquêtes nous ont été soumis, qu'il me semble utile de rappeler.
Tout d'abord (1) un vaste panorama des manuscrits musicaux d'époque post-byzantine, sur la base d'un examen complet des fonds des bibliothèques de Grande-Bretagne, avec en outre un dénombrement de tous les lieux (dont la Grande-Bretagne) où sont conservés des manuscrits musicaux byzantins. L'adoption du point de vue quantitatif s'est accompagné d'une première mise en ordre de cet immense matériau: classement chronologique, liste des lieux de copie, liste des copistes connus ou inconnus, contenu des manuscrits, notices musicologiques et paléographiques.
Un autre type d'enquête (2) a consisté en un aperçu sur l'Epire (Zagori de l'Est, ανατολικό Ζαγόρι), avec l'exemple des manuscrits musicaux du monastère de Voutza.
Si l'étude musicologique doit être reliée à l'étude paléographique, il est une autre démarche, philologique (3), celle qui, en amont de l'édition, décrit l'histoire du texte: nous avons ainsi suivi l'étude complète, et notamment stemmatique, d'un texte qui fut la base de l'instruction musicale ecclésiastique pendant plusieurs siècles, de la haute époque byzantine (VIIIe-IXe siècle) jusqu'à la Turcocratie et même au-delà: la παπαδική τέχνη.
D'autres démarches encore envisagent de grands ensembles: ainsi (4) l'analyse des sources hirmologiques byzantines des Xe-XIVe siècles; ou bien se consacrent à la réalisation d'un projet de description et de catalogage d'un fonds: par exemple (5) la description des manuscrits musicaux de Messine.
Si la paléographie ne peut que s'enrichir de ses contacts multiples avec des disciplines connexes –épigraphie, histoire de l'art, musicologie–, elle ne saurait, et ne doit jamais, se couper de la philologie. Notre rencontres se doivent d'accorder toujours une place à cette discipline rectrice, et quelques exposés nous ont montré la vitalité de la recherche en ce domaine. Philologie et paléographie doivent marcher du même pas, comme le montre la constitution du stemma des discours de Grégoire de Nazianze. De beaux projets sont en cours, qui portent sur les manuscrits scientifiques et philosophiques (Aristote, ses scoliastes et ses commentateurs), sur Plutarque, ou sur les textes astrologiques. Les dossiers travaillés depuis longtemps permettent encore des découvertes, comme dans le cas du fameux scriptorium de Ioannikios, copiste de Galien et d'Aristote: l'étude stemmatique révèle que Ioannikios, copiste vers 1150 du Parisinus graecus 1849, a eu accès à une tradition ancienne représentée par le codex vetustissimus de Florence, Laurentianus 74, 7.
♦♦♦
L'étude des bibliothèques constituait le troisième grand thème de ce Congrès, et par là l'étude des manuscrits apporte une contribution décisive à l'histoire culturelle et intellectuelle, rejoignant au fond une autre signification de “lire”, lesen: les bibliothèques sont des supports essentiels pour toute pratique de lecture.
Une incursion dans le XIVe siècle a permis d'ajouter de nouveaux manuscrits à la liste des manuscrits de Nicéphore Grégoras, complétant ainsi la physionomie de cette “bibliothèque intellectuelle” de cette grande figure de l'érudition byzantine. Et nous avons vu comment l'étude systématique des manuscrits palimpsestes copiés par Georges Baiophoros permet la reconstruction de la bibliothèque du Prodrome de Petra.
Mais l'essentiel de l'effort s'est porté sur les bibliothèques de l'Athos et de la Grèce du Nord – les exposés étant complétés par une inoubliable excursion aux monastères de Kosinitza et de Serrès, et par une conférence illustrée, à Kosinitza même, sur les manuscrits appartenant naguère à ce monastère.
C'est que les monastères de la Grèce du Nord ont été, si l'on excepte ceux de l'Athos, pratiquement vidés de leurs manuscrits – dispersés dans les conditions difficiles des aléas de l'histoire, et des guerres du XXe siècle. Rares sont les manuscrits encore en place, rares les ensembles conservés et sauvés, tels les manuscrits de Kastoria – plus de soixante-dix volumes à la Bibliothèque Nationale d'Athènes. L'étude et la reconstitution de ces collections offre un vaste champ à la recherche, et réserve d'émouvantes trouvailles: ainsi, ce manuscrit inconnu de Kosinitza –un Ménée copié par un certain Ephrem, sans doute au XIIe siècle– acquis par le Musée Byzantin de Thessalonique, et portant encore une reliure byzantine.
Le cas des bibliothèques des Météores est différent. Une résistance locale a empêché, en 1882, le transfert des manuscrits à Athènes, et ces bibliothèques, riches de mille deux cent six manuscrits au total (soixant-dix étant perdus), comportent aussi le plus ancien manuscrit daté de Grèce (a. 861/862). Les catalogues de Béès, disparu en 1958, ont paru à partir de 1967 et ont fortement contribué à révélé la richesse de ces fonds.
À partir du début de la période ottomane, à la fin du XVe siècle, les monastères de l'Athos ont connu un enrichissement des fonds qui se poursuit au XVIe siècle. Dans cet univers où copier des manuscrits est un διακόνημα, l'on observe une intense activité. Un exemple frappant est offert par le monastère d'Iviron, où l'on rencontre par exemple la figure de Théophilos, qui arrive au monastère en 1511, le quitte en 1523 pour faire retraite dans une cellule, et qui a laissé une production considérable – plusieurs manuscrits de sa main étant toujours conservés à Iviron même. Autre cas remarquable: le moine Pachômios Roussanos, demeuré à l'Athos jusqu'en 1544. L'examen de cette vaste production athonite permet d'esquisser une typologie des manuscrits et des copistes hagiorites, qui conduit notamment à distinguer, en face des manuscrits de grands formats, des volumes de petites dimensions et destinés à l'édification spirituelle: miscellanées, livres de contenu théologique, d'un type fréquent à la fin du XVIe siècle. Et des entreprises de catalogage sont en cours, comme dans le cas de la bibliothèque de Dionysiou. L'atelier de copie de ce monastère livre ses secrets, et nous fait connaître un personnage devenu familier, et dont j'ai déjà mentionné le nom: Ignatios de Chio, actif dans les trente premières années du XVIIe siècle, et dont la main se rencontre dans au moins dix-sept manuscrits de Dionysiou. Il fut tout à la fois bibliothécaire, copiste, restaurateur et relieur. Le groupe de ses reliures peut être caractérisé, et le “style d'Ignatios” survit encore à la fin du XVIIe siècle: on observe là ce que l'on pourrait appeler la survie athonite de la tradition byzantine de la reliure, avec des nouveautés comme l'emploi des ais de carton.
Beaucoup plus au Nord se situe le monastère du Prodrome de Sozopolis, détruit vers 1626-1629: les moines se réfugièrent alors à la Panaghia de Chalki, dans les îles des Princes, et la moitié peut-être du fonds de la Panaghia est constituée de manuscrits du Prodrome. Nous avons appris la riche prosopographie des copistes actifs aux XVIe-XVIIe siècles dans ce couvent, siège d'une communauté monastique caractéristique de la Turcocratie, véritable “vivier d'évêques”, mais aussi pourvoyeuse d'higoumènes-relieurs: un milieu exclusivement grec (les manuscrits ne présentent aucune annotation slave) ouvert sur Constantinople, sur les principautés roumaines et sur la Russie.
♦♦♦

L'exemple d'Ignatios de Chio (ou de Dionysiou) et l'évocation des higoumènes-relieurs du Prodrome de Sozopolis me fournit une transition vers notre quatrième grand thème: l'étude des reliures à l'époque byzantine et post-byzantine. C'est un domaine où la recherche a considérablement progressé depuis les travaux pionniers de Berthe van Regemorter, Martin Wittek, Jean Irigoin. Cinquante ans séparent les études fondatrices sur les reliures crétoises, issues du scriptorium-atelier de Michel Apostolis du colloque qui s'est tenu à Paris en mai 2003, et du présent Congrès de Drama. Si l'examen des décors demeure une voie obligée de la description –en témoigne l'étude minutieuse qui nous a été présentée des reliures d'Ignatios de Chio, actif à Dionysiou–, l'étude de la technique doit désormais l'accompagner, lorsque du moins le chercheur jouit des conditions de travail, et du loisir, qui permettent cette délicate analyse. De nouvelles notions apparaissent, telle la notion de “coutures provisoires”, et l'usage d'un nuancier de fils multicolores permettra d'affiner la description des tranchefiles – une fois celles-ci débarrassées de la poussière qui bien souvent les occulte.
L'exemple du manuscrit de Genève, Grec 19, Tétraévangile de la fin du XIe siècle, a retenu toute notre attention. L'observation des cahiers révèle avec la plus grande netteté une couture “en deux blocs” dont l'existence dans de nombreux manuscrits avait été exposée à Erice en 1988. D'autres aspects de la technique de la reliure de ce manuscrit genevois (avec Z4 et mors chanfreinés) sont remarquables. Mais c'est surtout l'identité du fil de raccord et du fil de couture de l'ais supérieur qui, au-delà de la constatation “archéologique”, soulève des interrogations et une réflexion sur ce que doit être une politique, ou une déontologie de la restauration.
L'étude des reliures byzantines s'ouvre à la perspective diachronique, et à la comparaison. Comparaison avec les reliures “alla Greca”, différentes par le décor comme par nombre d'aspects techniques: l'exemple de ces reliures dans les collections de la Bibliothèque Vaticane en a donné un exemple parfait. L'on a vu aussi tout l'enseignement que l'on peut tirer d'une étude du passage de la reliure byzantine à la reliure post-byzantine de type occidental (avec couture sur nerfs, ais de carton etc.): la frontière entre ces deux types de reliures est fluide. Et de riches enseignements sont tirés d'une enquête quantitative et statistique très fine, portant sur quatre cent trente reliures des XVe-XIXe siècles, conservées dans les bibliothèques des monastères d'Iviron et de Sainte-Catherine du Sinaï.
Mais il importe –et cela pourrait être une piste pour le futur– de ne pas se cantonner à un tête à tête entre le monde gréco-byzantin et l'Occident, et de travailler davantage à l'avenir dans l'horizon d'une Handschriftenkunde gréco-orientale. À cet égard, féconde sera la comparaison avec les techniques, et les décors, des reliures coptes, éthiopiennes, arméniennes (et de façon générale: caucasienne), turques, arabes...
La valeur heuristique de l'étude des reliures est illustrée par l'établissement d'un groupe de cinq volumes, actuellement conservés à Paris et au Vatican, reliés dans un atelier constantinopolitain dans les deux premières décennies du XVe siècle et que l'on peut mettre en relation, grâce à diverses données, avec l'empereur Manuel II Paléologue. Une enquête approfondie, attentive aux textes, a conduit à étudier un fragment d'oraison funèbre collé sur le plat du Parisinus graecus 2256 et provenant d'un manuscrit du début du Xe siècle. Il pourrait s'agir d'une œuvre d'Aréthas. Et par ricochet se pose la question des bibliothèques de Constantinople où étaient accessibles à cette époque – c'est-à-dire au XVe siècle – des manuscrits très anciens.
♦♦♦

Étude des pratiques de lecture, paléographie, recherches sur les bibliothèques, codicologie (en particulier l'étude des reliures): tels ont été les quatre points forts de notre Congrès, qui a mis en valeur également les espoirs que fait naître le développement de l'étude des palimpsestes. Notre connaissance du XIVe siècle progresse considérablement, et une avancée comparable caractérise l'étude des manuscrits “post-byzantins”, qu'il s'agisse des copistes, des reliures, des bibliothèques, ou de types de livres spécialisés, relevant de la musicologie. Il appartiendra au Comité international de Paléographie grecque de déterminer en son temps les thèmes et les axes majeurs du prochain Congrès, qui se tiendra en 2008 en Espagne. Qu'il me soit permis de formuler deux vœux, touchant aux techniques de communication – essentielles dans un Congrès de ce type. Il serait souhaitable tout d'abord que s'intensifie l'effort pour acccompagner les communications de paléographie de photographies d'écritures qui soient à une échelle leur permettant d'être lisibles, et donc de jouer leur rôle –capital– dans la démonstration: si la projection elle-même est désormais facilitée par la pratique des transparents ou du “Power Point”, le choix des documents photographiques demande encore, en amont, une amélioration. Nous avons déploré, tout au long de cette semaine, de ne pouvoir véritablement examiner collectivement les spécimens d'écritures qui étaient l'objet même de tant de communications: le temps a souvent manqué, et souvent aussi la prise de vue ne permettait pas la lecture, faute d'un agrandissement suffisant. L'on se félicitera en revanche que notre collectivité ait illustré avec tant d'éclat et de variété la pluralité des langues européennes: grec, italien, allemand, français, anglais, espagnol. En des temps d'uniformisation, notre pratique est pleine d'enseignement.
Qu'il me soit permis, après ces vœux, de remercier une fois encore Monsieur Basile Atsalos, tous les organisateurs du Congrès, toutes celles et tous ceux qui ont permis, par leur dévouement généreux, une belle réussite.

Ευχαριστούμε πάρα πολύ.